L'Ombre de Londres
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La capitale entre dans le chaos: les Vampires complotent, les Hunters s'allient et s'organisent, les Alchimistes se réveillent doucement, les Lycanthropes s'assoupissent et les Loups-Garous recommencent à errer.

Citoyen de l'Ombre, te voilà revenu dans nos sombres ruelles...


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Quand les sentiments prennent le pas sur la raison [Armando, Véronica] [12/03/42]

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Veronica Newburry
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MessageSujet: Quand les sentiments prennent le pas sur la raison [Armando, Véronica] [12/03/42] Ven 3 Mai - 19:08

[HRP/ De retour du Scotland Yard, "Lorsque les morts parlent aux vivants"/HRP]

Le chaos.
Oui, c'était un chaos sans nom qui régnait dans l'esprit de Véronica, alors qu'ils étaient dans le bureau de l'agent. Il était passé d'une autorité froide à la sauvagerie la plus étonnante lorsqu'il l'avait embrassée. A un moment, elle avait songé à le repousser mais l'attirance qu'elle avait pour lui l'avait  incitée à lui rendre son baiser. Un flot de sentiments contradictoires l'avait saisie alors : la culpabilité d'accomplir un acte aussi contraire aux bonnes mœurs, le plaisir de sentir les lèvres de ce bel homme contre les siennes et aussi l'incertitude des sentiments qu'il éprouvait pour elle. La façon dont il s'était emparé de son visage avait été brutale et dénuée de toute sensualité ; l'opposé de l'idée que se faisait la jeune Alchimiste d'un baiser amoureux.
Mais pourquoi, pourquoi ne l'avait-elle pas repoussé quand elle en avait l'occasion ?

En vérité, l'Alchimiste éprouvait bien plus qu'une attirance sans lendemain pour l'agent du Yard. Mais ces sentiments si neufs pour elle lui faisaient tout bonnement perdre la tête. Elle éprouvait un irrépressible besoin de lui montrer à quel point il comptait pour elle mais craignait toujours qu'il ne la repousse, ne la prennent pour une fille facile. Le Hasard avait fait que ces deux âmes se rencontrent et se lient mais ni l'un ni l'autre ne savait comment appréhender cette relation. Le manque d'habitude, la solitude trop prolongée, l'amour du travail et la bienséance les éloignaient. Ils se posaient tous deux des questions à n'en plus finir, cherchaient des manœuvres pour en suggérer plus que ce qu'ils ne voulaient en dire et interprétaient les dires de l'autre en se fourvoyant.

La jeune femme avait compris que quelque chose n'allait pas chez Armando à ce moment là. Lorsqu'elle s'était rendue compte qu'il n'avait pas confiance en elle, il n'avait rien dit, rien fait. Il l'avait laissée avec son choc et sa déception, contre tous les principes de politesse qu'il semblait avoir. Il s'était contenté de murmurer qu'il ne croyait personne.
Véronica avait été choquée par cette réalité. Elle savait qu'Armando était un ours, méfiant et secret, mais elle avait toujours pensé qu'il était convaincu de sa sincérité. Dieu qu'elle avait été naïve...
Pourquoi avait-elle cru que l'agent la croirait, alors qu'ils se connaissaient à peine ? Elle n'avait jamais eu d'autres preuves à lui apporter que sa sincérité et sa bonne foi, qui ne valaient pas grand chose dans le domaine rigoureux et cartésien des enquêtes de police.
Attristée mais néanmoins pleine d'empathie et de tendresse, elle avait voulu prendre Armando dans ses bras pour le réconforter. Sa voix, son regard... Elle sentait qu'il était déboussolé et certainement triste. La jeune femme pensa qu'il se sentirait mieux, qu'il comprendrait mieux ce qu'elle ressentait. Mais il répondit à peine à son étreinte, comme il l'avait fait lorsqu'elle avait enfin pris le courage de l'embrasser.
Que lui arrivait-il ?

La jeune femme avait la tête bourdonnante de questions. Etait-il à ce point triste qu'il ne répondait plus ? Ou bien était-il lassé d'elle et n'avait pas le courage de le lui faire comprendre crûment ? Pourquoi ne lui parlait-il pas franchement de ce qu'il avait sur le cœur au lieu de se renfermer dans ce mutisme morne ? Véronica, rendue plus forte par cette frustration qui l'envahissait, se saisit de son chapeau et sortit du bureau. Dans son cœur grandissait la ferme volonté d'en finir avec cette affaire sordide.
Néanmoins, elle restait préoccupée par les agissements de son coéquipier. Si cela ne s'arrangeait pas, elle devrait lui parler... Une bonne équipe ne pouvait fonctionner sans une bonne entente, elle le savait bien, pour avoir quelque fois effectué des recherches avec des collègues de l'Alchemist Room.

Toute à ses pensées, elle ne vit pas l'homme chargé qui arrivait en face d'elle et la bouscula sans regarder ni même s'arrêter. La jeune femme s'écroula sur les marches, mordant ses lèvres pour ne pas hurler de douleur. Armando arriva presque aussitôt, l'air inquiet et mortifié, lorsque le médecin qui était venue l'aider fit remarquer que sa cheville était restée trop longtemps sans soins. Ce fut une Véronica gênée et honteuse qui fut transportée dans le cabinet du médecin, qui s'en occupa avec rapidité et efficacité. Pendant un instant, la douleur occulta ses préoccupations et elle cessa de s'inquiéter pour l'agent, écoutant les remarques du médecin sur l'état de son articulation. Elle n'avait pas entendu les mots que les deux hommes s'étaient échangés et ne soupçonnait pas le trouble infondé qui avait envahi l'âme du bel Italien.

Sa plaie fut rapidement pansée et la tension redescendit progressivement. Armée d'une béquille, elle ressortit du bâtiment au bras de l'agent qui lui répondit très froidement alors qu'elle se plaignait du ralentissement que sa situation allait causer à l'enquête. Ces phrases de politesses, prononcée d'un ton aussi rogue, lui firent l'effet d'une douche glacée. Elle se tut et sa pâle figure se rembrunit lorsqu'ils furent dans le cab.

La tension était lourde et Véronica avait l'impression d'être responsable de tout ceci. Après tout, elle était étrangère au monde bien réglé de l'agent et s'était associée à son enquête d'une manière fort singulière. Il l'avait protégée, accueillie chez elle, l'avait soignée, embrassée et disputée aussi... Ce semblant de vie commune qu'ils avaient mis en place avait de quoi le mettre mal à l'aise. D'ailleurs, elle-même se posait toujours des questions sans fondements et, au fond, se créait des problèmes là où il n'y en avait pas.
Le silence pesait à la jeune femme, qui se crut obligée d'engager la conversation. Elle lui parla de sa découverte à la morgue, qui sembla le surprendre. Il avait l'air satisfait de la découverte mais les petites remarques insérées dans sa phrase la firent tiquer.

''Mais pourquoi n'y ai-je pas pensé ?''
''Vous auriez dû m'en parler plus tôt...''

Lui reprochait-il d'avoir eu cette initiative ? La jeune femme avait l'impression qu'il était frustré de ne pas en avoir eu l'idée lui-même. A moitié gênée, la jeune femme balbutia comme une justification :


- L'idée m'est venue sur le moment... J'ai préféré agir tant que j'en avais l'occasion.

Embarrassée, la jeune femme chercha désespérément un autre sujet de conversation. Elle sentait le sujet du cadavre houleux pour l'instant et avait la nette impression qu'Armando préférait ne pas trop s'étendre sur le sujet au risque d'être virulent.
Véronica regarda à droite puis à gauche, comme si elle cherchait quelque chose. La pauvre ne savait plus où se mettre, le regard de cet homme envers elle était devenu pesant, presque... sauvage. La jeune Alchimiste ne savait décidément pas pourquoi il réagissait de cette manière. Qu'était-il advenu du gentleman poli, prévenant, doux et protecteur ? L'atmosphère tendue du cab lui causait des frissons très désagréables dans le dos, accentuant sa sensation de culpabilité qui était venue de nulle part.

Un peu maladroitement, elle essaya de faire dériver l'échange sur son entretien avec le directeur général avant de se reprendre, tant sa question était indiscrète. Il lui souffla qu'il préférait le garder pour lui, ce qu'elle comprit très bien. D'une voix un peu précipitée, elle essaya de le mettre à l'aise.


- Oh mais bien sûr, je comprends parfaitement ! Veuillez m'excuser, ma question était très indiscrète, je regrette.

Elle baissa les yeux mais finalement, l'homme finit par s'expliquer. Ainsi donc, le directeur avait fait des reproches à Armando parce qu'il travaillait avec elle ? La jeune Alchimiste imaginait très bien le genre d'insultes qui avaient pu être proférées, elle y était habituée depuis le temps. Leurs temps étaient ainsi, la femme était rabattue au rang de semi-être humain, juste bon à s'occuper des tâches ménagères et de la bonne marche de la maison. Les hommes usaient de tous les arguments possibles, même contraires, pour les priver d'indépendance. Tantôt elles étaient des tentatrices viles qui pouvaient détourner l'homme de sa tâche, tantôt elles étaient trop pures et innocentes pour être plongées dans le monde du travail...
L'hypocrisie de ces hommes la rendait vraiment folle mais qu'y pouvait-elle ? Personne ne l'écoutait, elle n'avait pas plus d'impact politiques que les autres féministes de sa décennie. Véronica n'était qu'une propriétaire terrienne, certes aisée, mais immigrée, excentrique, sans famille et sans titres de noblesse, condamnée à finir vieille fille.
Cependant, le fait qu'Armando la juge et la respecte lui donnait le courage de croire que certains hommes sur Terre n'étaient pas aussi étroits d'esprit que la majorité. Elle était consciente de la rareté de cette philosophie, ce qui l'amenait à apprécier l'agent davantage.

Elle se pencha un peu pour l'écouter et fronça les sourcils lorsqu'il lui annonça que l'homme avait également critiqué sa manière de travailler. Etait-ce cela qui avait aigri l'agent à ce point ? La jeune femme pouvait aisément comprendre que le bel Italien avait été touché profondément à l'ego, ce qui expliquait sa mauvaise humeur. Emphatique, la jeune femme se hasarda à lui faire un pâle sourire qu'elle voulut rassurant lorsqu'il évoqua ce qu'il serait capable de faire à son supérieur s'il le revoyait sous peu.


- Votre supérieur m'a l'air d'être un parfait idiot... Armando, vous êtes certainement le meilleur agent que la reine peut avoir à son service, je l'affirme.

La jeune femme renforça son sourire, qui se fana lorsqu'elle capta le regard que l'agent lui lançait. Elle sentit qu'il se forçait à lui sourire et cela lui fit mal. Il ne pourrait pas toujours la protéger... Que voulait-il dire par là ? Faisait-il référence au discours que lui avait tenu son supérieur et auquel il avait tenu tête ? Véronica pensa qu'il essayait de lui signifier qu'il ne pourrait pas toujours compromettre sa place en défendant sa réputation au risque de mettre son patron en colère, mais un désagréable sentiment lui serra la gorge quand cette idée traversa son esprit. Armando avait l'air d'un homme franc, prêt à tout pour défendre ses opinions. Après tout, n'était-il pas lui aussi en accord avec elle sur la condition de la femme dans leurs société ?
Non... il parlait forcément de protection dans le sens strict du terme ! Après tout, il l'avait protégée lorsqu'on leur avait tiré dessus, il l'avait accueillie chez lui afin qu'elle échappe aux griffes de leur mystérieux assassin et avait veillé sur elle lors de l'attaque de Jonathan dans l'East End. Peut-être commençait-il à être lassé  de devoir jouer au chevalier servant avec elle et désirait qu'elle prenne plus d'indépendance ? Ou alors, peut-être que sa présence dans son appartement, espace intime et vital par excellence, lui pesait sérieusement et bouleversait trop ses habitudes pour qu'il puisse être réellement efficace sur ce cas ?

Cette perspective mortifia la pauvre jeune femme qui se rembrunit et recula dans son siège. Elle hocha la tête avec lenteur. Pourtant, ce fut une voix paradoxalement dynamique et forte qui franchit le seuil de ses lèvres minces.


- Ne vous inquiétez pas pour moi, j'ai appris à me défendre seule. On m'a suffisamment fait comprendre que dans ce monde, on ne pouvait accorder sa confiance à personne.

La jeune femme n'avait pas repris les termes d'Armando sciemment et ne s'était même pas rendu compte que cela pouvait éventuellement le blesser. C'était une terrible maladresse de sa part mais son air et le ton qu'elle avait employé en prononçant ces mots pouvaient témoigner de son absence d'arrières pensées.
Ils continuèrent la route dans le silence. Véronica n'avait plus grand chose à dire devant tant de distance et de froideur et elle sentait qu'Armando n'avait strictement aucune envie de lui faire la conversation. Penaude, elle regarda par la fenêtre jusqu'à-ce que le cab les dépose enfin devant l'Albany. Il était près d'une heure et demi, les rues étaient remplies de cab et voitures élégantes dont les chevaux allaient bon train. Chose étonnante pour un mois de Mars, le soleil brillait haut dans le ciel et une certaine chaleur baignait l'atmosphère. La jeune femme descendit avec quelques difficultés, encombrée par sa robe, son attelle et sa béquille. Contrairement au Yard, les passants faisaient moins attention à eux, ce qui soulagea la jeune femme, encore gênée de sa situation. Ils purent enfin gagner la fraîcheur du hall de l'hôtel et regagnèrent leur chambre sans être harcelés de questions par les grooms.

Ils demandèrent à se faire apporter le repas de midi pendant qu'ils se rafraîchissaient. Véronica quitta son manteau et retourna dans la chambre qu'on lui avait prêtée pour remettre de l'ordre dans ses cheveux. Elle les redressa plus haut sur sa nuque afin de la dégager et d'avoir moins chaud. L'atmosphère était tout d'un coup si étouffante dans cet appartement qu'elle aurait bien changé de robe. Mais elle s'abstint, parce qu'elle n'avait pas emporté beaucoup de linge de rechange et par peur de passer pour une femme plus obsédée par son apparence que par la nécessité de résoudre une affaire de cette importance.
Elle nettoya nerveusement ses lunettes, les replaça sur son nez avec un soupir et retourna dans le salon où la femme de chambre de l'étage avait dressé la table. Le simple changement de coiffure avait modifié sa physionomie du tout au tout. Les rares mèches qui s'étaient échappées de la coiffure encerclaient son visage et le rendaient plus doux et pâle que d'ordinaire.

La table avait été dressée pendant qu'elle s'était retirée et le service d'étage venait d'apporter leur repas de midi, constitué d'une légère soupe d'asperges, d'une tranche de gigot accompagnée de pommes de terre et de mousses de légumes. Le dessert était constitué d'une délicate salade de fruits importés des îles, qui sentait bon les épices.
Ils s'attablèrent sans mots dire, l'ambiance en devenait vraiment pesante pour la jeune femme. Elle mangea dans le plus grand silence, les yeux rivés sur son assiette, bien qu'elle n'eut pas grand appétit. Elle n'apprécia guère son repas, trop occupée à se demander ce qui pouvait bien passer dans la tête d'Armando. Depuis le début de la journée, elle avait l'impression de lui déplaire, de ne jamais rien faire comme il l'attendait. Plus la journée progressait et plus elle songeait à le laisser seul, de peur qu'il ne devienne hargneux avec elle ou qu'il perde en efficacité. Mais d'un autre côté, son attachement pour lui était si singulièrement fort que la perspective de le laisser seul avec cette enquête sur les bras relevait de l'impossible.

L'estomac noué, elle eut du mal à finir son assiette. Le dessert lui parut bien fade et gris, comme tout le reste de l'appartement, à vrai dire. Elle était tellement préoccupée par l'état de l'agent qu'elle n'éprouvait plus aucun plaisir dans le simple fait de manger. Elle avalait pour se nourrir, sans prendre le temps de savourer, le visage terriblement pâle. La bouche sèche, elle but beaucoup d'eau mais ne toucha pas au vin, de peur de perdre le peu de raison qui lui restait encore.
De temps à autre, elle coulait des regards vers l'Italien, mais la peur de croiser son regard la remettait bien vite à sa place. Elle avait si peur de l'affronter...
Pourtant, une autre envie, tout aussi forte, lui pesait sur le cœur : celle de tout lui dire, sans aucun détour, pour mettre les choses à plat.

Pendant tout le temps du repas, et même après que la table fût débarrassée, elle tenta de choisir une façon de se conduire afin de concilier ces deux sentiments contradictoires. Tout un tas d'idées plus subtiles les unes que les autres fleurirent dans son esprit, des stratagèmes élaborés, des phrases polies à double-sens... Mais finalement, la jeune Alchimiste qui n'y tenait plus choisit la voie de la franchise pure.
Elle s'était assise sur le canapé, celui là même qui avait accueilli leur première partie de cartes, et le regarda soudain d'un regard très profond, rendu brillant par la détresse.


- Armando, je crois que nous avons besoin de parler. Depuis ce matin vous... Vous êtes distant, froid et même un peu hargneux, y a-t-il une raison à cela ? J'aimerais que vous me parliez franchement cette fois-ci, ce n'est pas avec des phrases à double sens que je vais comprendre ce qui vous préoccupe ! Elle marqua une pause et soupira. Ne voyez-vous donc pas que j'essaye de vous aider ? Cessez de garder vos sentiments pour vous...
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Armando della Serata
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MessageSujet: Re: Quand les sentiments prennent le pas sur la raison [Armando, Véronica] [12/03/42] Lun 20 Mai - 0:46

Entre le Scotland Yard et l'hôtel Albany, il y avait peu de lieues à parcourir. Pourtant, ce trajet en fiacre fut pour Armando l'un des plus longs qu'il aie eu à subir dans sa vie. Fatigué par sa mission, perturbé par Véronica, énervé par son supérieur, l'agent spécial n'avait alors qu'une envie : rentrer dans ses appartements pour s'enfermer dans sa chambre avant de s'endormir avec un gant sur le front. En vérité la perspective de s'enfermer dans son bureau, seul avec ses documents, pour travailler avec acharnement, restait un avenir plus habituel chez lui. La chaleur de la journée le coinçait dans son costume et le nœud de sa cravate semblait chercher à l'étouffer. Les lourds rideaux du fiacre ne faisaient que les confiner dans cet espace réduit qui embaumait le bois, le cuir, la poussière et qui les enfermait dans une demi-pénombre digne d'une église mais dont l'atmosphère brûlante en faisait plutôt un enfer. Les sièges eux-mêmes paraissaient étrangement mous, trop enfoncés sous eux, comme s'il cherchaient à les avaler dans leur velours râpé. L'italien aurait souhaité pouvoir sortir de ce véhicule bringuebalant pour s'enfuir dans une ruelle et jeter sa veste à un mendiant quelconque avant de s'asseoir sur n'importe quelle marche. Mais, évidemment, l'étique le lui interdisait formellement. Et puis, au fond, il savait que son état n'était que le résultat d'une fatigue intense et d'un déboussolement certain dont le manque d'habitude le rendait fou. Ce n'était qu'un mauvais moment à passer.

Prenant son mal en patience, l'Agent fit ainsi tout pour éviter le regard de l'Alchimiste qui était auprès de lui. Il regardait dehors pour tenter de se concentrer sur les pavés et les bâtisses de la capitale plutôt que de s'attacher à la sueur qui commençait à lui saturer chaque pores. C'était aussi un moyen pour lui de ruminer tranquillement ses noires pensées sans être interrompu. Il avait été complètement retourné par les propos de son supérieur et il avait agit avec Véronica comme un véritable goujat. C'était la première de sa vie qu'il se sentait si sale. Dans sa jeunesse, il avait fréquenté une femme plus vieille que lui d'une vingtaine d'année, dès l'âge de 21 ans il avait tué des hommes au couteau, ces dernières années, il lui était même arrivé d'errer des soirs de réflexion dans les pires bauges de la ville jusqu'à s'effondrer dans la boue...mais jamais, oh non jamais, il n'avait manqué à l'étiquette aussi directement avec une femme. Jusqu'à présent, le désir de retrouver sa sœur et de faire la justice avait surpassé tous les instincts qu'un homme de son acabit pouvait avoir. Il n'avait pas songé à fréquenter la gente féminine et Véronica était ainsi apparu à un moment clé de son histoire : le moment du doute. Armando commençait à douter quant à la réussite de son projet ultime, il en venait à douter de ses choix professionnels et sociaux, il avait encore eu la preuve aujourd'hui que la confiance envers autrui était bien relative et que ses services étaient pris comme des éléments deus ex machina dans le grand scénario du Scotland Yard. Finalement, devenir agent, chercher des traces de sa sœur tout en enquêtant sur différentes affaires qu'il pouvait résoudre au passage, ignorer les femmes, refuser de mener une vie "normale"...tout cela commençait à le rendre fou.

Le silence pesant du fiacre fut alors brisé par Véronica, lui rappelant à la fois sa présence et son état de conscience douloureux. Il fut très perturbé par les questions que lui posa la belle et il faillit ne jamais y répondre. Cependant, face à une femme aussi intègre et aimable de l'Alchimiste, il ne pu décemment rester dans un mutisme qui l'aurait certainement blessée. Il fut question de son supérieur et de la place qu'assignait à la femme cet esprit malhabile et stupide. Armando fut franc, mais il évita tout de même de révéler à son amie que son long célibat avait été l'un des sujets de leur discussion et certainement celui qui l'avait le plus énervé. Malgré les sourires et la volonté qu'affichait Véronica, l'Agent ne pu s'empêcher de conserver une mine affreusement raide. Cependant, il sourit brièvement lorsqu'elle traita son supérieur d'idiot et qu'elle se mit à le complimenter sur son travail. C'était bien aimable à elle que de tenter de le réconforter mais elle ne savait pas ce qui le torturait réellement, ainsi l'intention était-elle belle mais l'effet devait rester nul. Armando se contenta alors de lui dire qu'il ne serait pas toujours là pour elle : c'était une façon détournée de lui dire qu'il fallait qu'elle reste prudente dans ce monde de brute et qu'il n'était pas forcément le plus fiable ni le plus désigné pour l'aider en tout temps. La réaction de Véronica surprit l'Agent d'une manière bien désagréable : la belle reprit ses mots pour lui parler de la "confiance" envers autrui et il se sentit immédiatement visé par ses propos. C'était comme-ci la jeune femme lui reprochait seulement maintenant les malheureuses paroles qu'il avait sorties un peu plus tôt. Armando fronça les sourcils et soupira en ramenant ses yeux sur la fenêtre. Quelle ambiance ! Mais elle avait raison, il fallait qu'il apprenne à rester galant, ce qu'il n'était absolument pas avec elle depuis le matin-même. Il pris donc le ton de la jeune femme pour de l'ironie bien placée mais c'est avec amertume qu'il le reçu. Un silence pesant s'installa définitivement entre eux jusqu'à l'arrivée. Armando ruminait maintes émotions comme l'on pile de la menthe. Un parfum vivace lui saturait l'esprit, le maintenant éveillé sur sa morose culpabilité.

Une fois devant l'Albany, Armando descendit du véhicule avec quelques difficultés dues à son malaise général avant de venir aider Véronica à le rejoindre sur le trottoir. Il lui donna galamment la main pour qu'elle descende et lui laissa son bras pour la conduire dans l'édifice une fois qu'il eut payé le cocher. Sa robe et son atèle la gênaient énormément et ce ne fut pas sans mal qu'il la soutint pour la mener à ses appartements.
Enfin arrivés en haut des escaliers, l'italien remarqua qu'il restait des traces de la lutte qu'il avait menée à cet endroit avec le poivrot de la veille. Il grimaça en voyant une trace de sang sur le mur, ouvrit vivement la porte et convia la jeune femme à l'intérieur sans plus attendre. La fraîcheur des lieux leur fit du bien, Armando invita l'Alchimiste à utiliser la salle d'eau avant de s'y laver lui-même les mains et le visage. Dans le miroir, il remarqua que son nez avait gardé une marque tenace qui lui donnait un aspect quelque peu négligé. Il en grogna plusieurs fois en frottant comme il pu le sang séché qui s'y était à nouveau accumulé et réalisa qu'il avait une fine ouverture sur le dessus. Véronica avait replacé son nez comme il fallait et elle l'avait aidé à le nettoyer, mais cette marque allait rester encore une bonne semaine. Il détestait paraître malpropre, mais le temps n'était pas à la badinerie, encore moins aux soucis d'esthétisme.

Avant d'entrer à son tour dans la salle d'eau, il avait commandé un repas pour le déjeuné. Ce dernier arriva alors qu'il sortait de sa rapide toilette. Installé en face de l'Alchimiste, il resta muet tandis qu'il mangeait tout en lisant du coin de l'oeil les gros titre d'un journal posé sur une chaise non loin. Le repas fut aussi long que leur trajet en fiacre, sans conversation, sans sourire, dans une atmosphère glaciale, emplie de gênes et de conflits intérieurs. Armando fut courtois mais muet comme une tombe. Manger lui fit un bien fou. En vérité l'Agent était affamé et la soif lui avait pris le gosier. Si Véronica refusa le vin, lui en bu deux coupes sans se priver. Il appréciait encore la douceur de cette boisson dont le goût devait être dans son sang d'italien. Pendant le repas, Armando releva seulement deux fois le regard vers sa compagne. Véronica s'était recoiffée d'une manière élégante et plus naturelle, mais quelque chose le perturbait dans son allure. La belle semblait triste, c'était normal en soit après leurs conversations houleuses et leurs différents, mais elle semblait aussi plus pâle et terriblement fatiguée, plus qu'il ne l'avait pensé. Dans l'esprit de l'enquêteur, une sérieuse culpabilité commençait à s'immiscer. La cheville de la jeune femme avait dû l'épuiser, il n'y avait pas assez fait attention. Les émotions, entre la visite aux cadavres, l'ensemble de leur affaire et son propre comportement machiste et brutal avaient certainement outré et éreinté la pauvre Alchimiste. Il s'en voulait cruellement. Cependant, il fut incapable de lancer une conversation aimable pendant le repas. Ce dernier se déroula donc dans un silence tendu dérangé uniquement par les cliquetis de leurs couverts. Ainsi, même si les plats furent dignes de figurer dans une partie d'un banquet à Birmingham, ni l'un, ni l'autre, n'y prêta réellement attention. La seule chose qu'Armando apprécia ce fut le vin qui lui donna l'illusion de s'être enfin posé.

Enfin, le repas fut terminé. Une fois que la table fut débarrassée, Véronica s'assied dans un des sofas. Armando la suivit sans se poser de question, comme s'il fut pris d'un automatisme. Le silence devait être brisé, il le savait, il ne pourrait y échapper. Lui-même cherchait un moyen de reprendre le dialogue avec la belle mais ses pensées se chevauchaient et il ne savait pas par où commencer. Il sortit deux verres et proposa à Véronica du scotch, du thé, du café, de l'eau...Il la servit galamment selon son choix et se pris lui-même un verre d'alcool fort avec des glaçons. Il en avait besoin.
Une fois qu'il fut assis, le regard de Véronica le transperça de part en part. Il frémit un peu, à la fois impatient de savoir ce que la jeune femme allait lui dire et inquiet de la tournure qu'allaient prendre les événements. Finalement, plutôt que d'avoir des remontrances, comme il s'y attendait, Armando se vit interrogé sur son état et ses sentiments. Ingurgitant de travers, il fit une grimace et posa son verre avant de joindre les mains entre ses genoux pour regarder le sol d'un air pensif. Que pouvait-il répondre à cela ? Tout était si confus dans sa tête ! "Distant", "froid", "hargneux"...oui...elle avait raison de s'inquiéter, il fallait absolument débloquer la situation. Il devait s'excuser et s'ils voulaient continuer à collaborer sans qu'un orage n'éclate réellement entre-eux, il fallait maintenant mettre à plat leurs différents et leurs sentiments.

Soupirant un grand coup, l'italien plongea ses yeux noirs dans l'émeraude de ceux de Véronica. Il soutint pour de bon ce dernier et lui répondit d'un air grave.


- Je pense aussi que nous avons besoin de parler. Je m'excuse de ne pas avoir entrepris cette démarche plus tôt et je vous remercie de la prendre à ma place. J'ai été inconvenant sur bien des choses...

Prenant son verre, il bu une longue gorgée avant de le reposer et de reprendre :

- J'ai été franc avec vous, Véronica, et je suis désolé si j'ai pu effectivement utiliser des phrases à double-sens plutôt que de rester explicite...Son regard prit une teinte de tristesse. Cette enquête me perturbe beaucoup, l'Alchimie s'en mêle et je dois bien avouer que cette discipline me dépasse assez pour que je m'inquiète au sujet de mon efficacité sur cette affaire. Les propos de mon supérieur m'ont convaincu que je n'étais guère l'homme de la situation, même si vous pensez le contraire, ajouta-t-il en lui souriant faiblement. Je ne connais pas les Homonculus et ces histoires de créatures modifiées, d'expériences cachées par le gouvernement et de pierre philosophale crées à partir de vies humaines me retournent l'estomac. Comment puis-je agir sans connaître mon adversaire ? Le Scotland Yard ne peut pas se permettre de laisser l'Alchimist Room gérer ce genre de chose toute seule, trop d'éléments nous seraient dissimulés, mais je commence à me demander s'il n'est pas ridicule que des hommes aussi peu qualifiés que moi et mes collègues se voient affectés à cette histoire...

Armando finit son verre et toussota avant de continuer d'un air plus gêné.

- Mais il y a autre chose qui me préoccupe et...vous le savez bien...Ses yeux glissèrent sur la bouche de Véronica l'espace d'une seconde avant de revenir se perdre dans les siens. C'est...vous...

Il y eut un silence durant lequel Armando se passa la main dans les cheveux en soupirant d'un air complètement désespéré par ce qu'il venait de dire.

- Je veux dire...pas vous...vous, mais...enfin...

L'Agent respira un grand coup et s'avança pour prendre dans ses deux mains celles de la jeune femme. Il les serra doucement et se courba pour les toucher du front comme pour lui faire une courbette infinie.

- Je me suis comporté comme un goujat avec vous, jamais je ne me le pardonnerai...fit-il la tête sur leurs mains jointes. Je suis profondément désolé de ce que j'ai pu vous faire subir ces derniers jours...Je regrette de vous avoir brusquée...je regrette de vous avoir...violentée...d'avoir ignoré votre cheville, d'avoir osé vous bousculer que ce soit physiquement ou moralement. Je suis un égoïste...un horrible égoïste...

L'italien serra un peu plus les mains de la jeune femme et redressa la tête pour la regarder à nouveau dans les yeux.

- Vous voulez que je vous fasse part de mes sentiments mais je ne saurais les définir moi-même... Je...

Armando hésita, le regard soudainement éteint. Mais il continua avec maladresse en laissant ses yeux couler sur leurs mains jointes :

- Véronica, je cherche ma sœur depuis maintenant 13 ans...Je n'agis que pour moi-même, le Yard n'est qu'une excuse pour me donner les moyens de la retrouver et je...j'ai toujours travaillé seul, j'ai toujours ignoré la présence des femmes...Je ne suis qu'un ours enfermé derrière un bureau...

Ses doigts se mirent à caresser la paume de Véronica avec ses pouces alors qu'il s'en approchait sensiblement. Il releva la tête pour la regarder dans les yeux.

- Mais avec cette enquête, je crois que j'ai pris conscience que ma vie n'avait pas de sens...

Un éclat brillant vint habiter son œil de fauve pour lui redonner vie. Armando semblait prendre confiance en lui à mesure qu'il parlait. Il caressait maintenant de ses deux mains celles de Véronica dans un mouvement tendre et sensuel.

- J'ai réalisé que je n'étais pas entier, que je me voilais la face et que les conventions que je m'étais imposées avaient tout simplement éclaté avec notre rencontre...Je ne peux pas dire que je...que je vous aime...déglutit-il avec mal, trop conscient que ce genre de propos pouvait aussi bien effrayer qu'attrister la jeune femme, mais je ne peux nier que vous m'attirez comme personne avant vous. Cette enquête nous rattache indubitablement, elle nous a conduis à vivre dans un étrange enfer durant ces trois derniers jours, ce qui nous a rapprochés et nous a fait faire ce que je qualifierai d'erreurs aux yeux de notre société. J'ai failli à tous les codes, à toutes les courtoisies, à tout mes propres principes...J'ai peur que mes gestes aient pu vous contraindre d'une quelconque manière, j'ai peur que mon attirance ne soit que passagère et malsaine, j'ai peur de bafouer votre honneur, de salir ma réputation, de tomber dans un vice qui devrait nous être étranger...Je ne peux le savoir, tout cela m'est tellement nouveau...Cette soudaine proximité avec une femme de votre trempe a réveillé chez moi un instinct longtemps éteint...Je...Je ne suis pas fréquentable, je le maintiens, et je...

Armando lâcha soudainement les mains de Véronica pour reculer dans son canapé et s'en éloigner passablement. Il évita son regard, tournant la tête sur le côté comme si les bibelots de ses étagères étaient soudainement d'un intérêt magistral. Cependant, il continua en serrant les dents :

- Je ne suis qu'un égoïste...Je parle de peur mais je n'ose imaginer la vôtre...

Le coude sur le dossier de son sofa, l'italien plongea son visage dans sa main comme pour se cacher. Son sourire était alors des plus ironiques.

- Pff...Je divague...pardonnez-moi...c'est ridicule...Je suis pitoyable...

Le regard fiévreux, Armando leva les yeux au ciel avant de ramener ses pupilles dans ceux de la belle.

- Tout ce que j'ai pu faire aujourd'hui envers vous est impardonnable, je ne m'en repentirai jamais assez. Ce matin...avec votre cheville...fit-il en désignant de la main le pied de Véronica, dans mon bureau il y a quelques heures...Je...je ne comprends pas...que vous ne m'ayez pas violemment repoussé...

L'italien posait à son tour une question. Il était implicite, certes, mais c'était maintenant évident qu'il demandait à l'Alchimiste de lui faire part de son avis sur le sujet. Il venait de lui confier ses doutes, ses peurs, ses ambitions, et il se demandait vraiment qu'elle place Véronica pensait avoir au milieu de tout ce capharnaüm. Pourquoi s'était-elle laissée faire dans cette chambre moisie ? S'il n'avait pas arrêté son geste, auraient-ils été jusqu'au bout ? Comment prenait-elle ses agissements ? Avait-elle peur de lui ? Se forçait-elle ? Armando commençait à se demander quel type de passé la jeune femme pouvait bien avoir. Était-ce donc une fille facile ? Au Queen's Head, sa réputation ne semblait pas aller dans son sens, elle était seule, à un âge avancé et, maintenant que l'Agent y pensait, les chuchotements n'étaient peut-être pas seulement dus à sa solitude apparente ou à son air songeur. Ses attirances à lui étaient clairement physiques et intellectuelles, elles n'étaient ni morales ni véritablement personnelles. En soit, il ne connaissait pas Véronica, il ne l'avait pas assez fréquentée, c'était évident, et seules ses pulsions de mâle trop longtemps solitaire, malmené par le regard de ses collègues, de son supérieur, enfin de la société toute entière l'avaient poussé à agir de la sorte. Ce n'était pas tellement la personnalité de Véronica qui l'avait attiré, c'était son petit air d'intellectuel, ses doux sourires, quelques uns de ses propos, son rire...un ensemble minime, un aperçu de ce qu'elle était vraiment, et il le savait. C'était pour cela qu'il se refrénait, pour cette nature malsaine de l'attirance qu'il conservait depuis le Queen's Head, pour les conventions, les règles sociales qu'il semblait transgresser bien trop aisément avec cette femme mystérieuse...Lui qui était si rationnel d'habitude perdait pied dans ce domaine. Et elle ? Qu'en pensait-elle ?

Armando soupira : il étouffait de honte.


- Je suis complètement inconvenant depuis ce matin...pardonnez-moi...J'ai bien peur que mon éducation soit totalement à refaire en ce qui concerne la gente féminine...

Il recula encore dans son canapé et desserra d'un doigt son nœud de cravate. Ce qu'il venait d'expliquer à Véronica lui coûtait mais c'était la vérité : l'attirance simple et dure, la cruelle perte de repères, son but solitaire, sa maladresse invétérée, sa culpabilité...
Le sotch était fort, Armando était non seulement gêné mais en plus fatigué et lourd.


- Véronica, continua-t-il en grognant de honte, je...j'ai peur de moi-même. Je ne voudrais pas vous être désagréable plus longtemps. L’Écosse me paraît une bonne idée...Je vous remercie pour l'enquête, j'espère qu'ensemble nous pourrons nous en acquitter sans bavure...Je...Si vous voulez vraiment m'aider, nous devons oublier tout cela...je ne m'excuserai jamais assez...J'ai tellement honte de mon comportement...
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Veronica Newburry
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MessageSujet: Re: Quand les sentiments prennent le pas sur la raison [Armando, Véronica] [12/03/42] Dim 26 Mai - 18:06

Le temps du repas avait été long et éprouvant pour Véronica. A vrai dire, elle ne tenait plus en place, le besoin de parler à l'agent se faisait de plus en plus impérieux. De nature simple, elle n'aimait pas rester trop longtemps dans une situation telle que celle qu'elle vivait actuellement. Jusqu'ici, elle avait toujours dit ce qu'elle semblait juste quand une quelconque ambiguïté survenait pour ne pas laisser l'hypocrisie s'installer dans les rares relations qu'elle entretenait. Mais depuis cette enquête, elle se trouvait totalement déboussolée. C'était la première fois qu'elle se souciait réellement de ce qu'elle devait dire ou non pour ne pas déplaire à l'homme en face d'elle. Ce comportement incongru, elle ne parvenait pas à se l'expliquer. Ou plutôt, elle refusait de le faire. La peur de l'inconnu la paralysait totalement. Elle prit le temps de peser le pour et le contre avant de se lancer mais franchit le cap avec courage en se disant que tôt ou tard, il faudrait bien crever cet abcès qui les empoisonnait tous les deux.

Elle s'installa dans un des sofas qui meublaient le salon et accepta le thé qu'il lui proposait. Une dernière inspiration et la jeune femme se lança, manquant de se noyer dans les yeux noirs de l'homme en face d'elle. Il ne devait sans doute pas s'attendre à ce qu'elle allait lui dire car elle le vit avaler de travers et reposer son verre dans une mimique qui l'inquiéta l'espace d'un instant.
Mais bien vite, leurs yeux se rejoignirent et la jeune femme replongea dans l'immensité noire de ses yeux si doux.
Lorsqu'il se reprocha son inconvenance, la jeune femme baissa la tête et regarda ses mains, trop consciente de ce à quoi il faisait allusion. Elle le laissa se poser et prendre le temps de choisir ses mots mais lorsque l'agent entama le dialogue, ses yeux d'émeraude revinrent scruter son visage.

Elle fut frappée par la tristesse du visage d'Armando lorsqu'il lui confia enfin ce qui le taraudait. Il se sentait abandonné dans une enquête où il n'avait aucun repère. Il ne connaissait pas l'Alchimie, comment pouvait-il mener à bien ses investigations sans avoir connaissance de son adversaire ? Il se remettait en question, s'interrogeait sur son efficacité... La jeune femme ne pouvait que trop bien imaginer la frustration et la sensation d'échec qu'il ressentait en se brisant les dents sur cette affaire alors qu'il avait sans doute résolu les précédentes sans problèmes de ce genre. Il connaissait la psychologie des assassins, des terroristes mais jamais encore il ne s'était retrouvé en face d'un Alchimiste.
Véronica comprenait également le dégoût de l'agent face aux pratiques purement immorales des supérieurs dans le cadre des guerres menées par la nation d'Angleterre depuis le début du siècle. Elle-même les partageait et un sentiment de honte indicible s'ajoutait à cette aversion viscérale. La jeune femme soupira, compréhensive et pleine d'empathie pour cet homme qu'elle connaissait si bien et pourtant si peu.


- Je comprends vos sentiments, Armando... Soyez certain que les pratiques de l'Alchemist Room me révoltent tout autant, voire même plus que vous. J'ai l'impression qu'en ne dénonçant pas ces pratiques, je collabore avec eux, je contribue à la mort de tous ces innocents. Mais je ne fais rien, parce que je sais qu'il me destitueront à la première occasion. Ils feront éclater un scandale, ils me dépouilleront des terres de mes parents et peut-être même qu'ils me tueront... La jeune femme déglutit. Et j'ai peur de mourir. J'ai peur de perdre tout ce que j'ai, tout ce qui fait de moi une personne dotée de conscience. A cause de cela, je ne fais rien et je me contente de faire avancer mes recherches en espérant qu'un jour, l'Alchimie servira au bonheur de la race humaine... Je suis lâche, terriblement lâche. Certaines personnes sont prêtes à mourir pour leurs convictions et moi je me replie dans une carapace... Je dois vous paraître bien pitoyable.

Véronica avait honte d'elle-même en ce moment mais parler avec Armando, lui confier ses peurs, ses doutes et la vision qu'elle avait d'elle-même la soulageait en partie. La jeune femme restait un être fort et plein de bonnes intentions qui la poussaient à utiliser chaque minute de sa vie pour faire évoluer l'Alchimie dans le sens qui lui semblait le plus juste. Elle reprit un peu de thé et se tourna vers Armando quand elle l'entendit poser son verre sur la table. En entendant ses paroles, sa bouche s'ouvrit et ses sourcils s'arquèrent délicatement, traduisant une douce expression de surprise.

- Moi ?...

La jeune femme eut l'air peiné. Le gênait-elle donc à ce point ? La détestait-il ? L'Alchimiste mordit sa lèvre inférieure et baissa les yeux. Elle était trop lente, trop molle et trop... trop femme pour l'aider dans cette enquête. Il ne lui avait rien dit pour ne pas la blesser, en parfait gentleman mais peut-être ne pouvait-il se taire plus longtemps...
Mais alors qu'elle commençait à se torturer l'esprit, Armando se reprit et saisit ses mains dans les siennes avant de poser son front dessus. Une teinte rose délicate vint colorer les joues de la jeune femme. Tout dans leurs poses et les expressions de leurs visages rappelaient ces anciennes scènes de l'amour courtois, où le chevalier prêtait serment à sa dame.
Elle l'écouta faire ses excuses avec attention et un léger sourire vint éclairer son visage pâle. L'agent n'était décidément pas un mauvais homme et restait un gentleman avec son code de l'honneur. D'un ton calme et doux, elle souffla :


- Je vous pardonne... Armando, un égoïste ne se serait pas exposé à un second tir de balle pour me protéger dans le parc. Relevez-donc votre tête...

L'Alchimiste lui dédia un sourire doux lorsqu'il se redressa. C'était l'expression d'une tendresse profonde quoiqu'empreinte de tristesse. Le sourire d'une mère qui pardonne à son enfant.
Elle ne dit rien quand il commença à l'éclairer sur ses sentiments, trop consciente qu'il avait besoin de ne pas être interrompu pour pouvoir aller au bout de son récit. Une curiosité vive la traversa lorsqu'il parla de sa sœur. L'avait-il donc perdue ? S'il continuait à la chercher, il devait sans doute penser qu'elle n'était pas morte... Véronica le comprenait. La perte d'êtres chers l'avait cruellement faite souffrir dans le passé et aujourd'hui encore, elle ne s'était pas remise de la disparition de ses parents.
Lorsqu'il commença à lui confier qu'il ne s'était pas préoccupé des femmes jusqu'à présent, les yeux de la jeune femme s'agrandirent imperceptiblement. Depuis qu'ils s'étaient rencontrés, il comprenait que sa vie n'avait pas de sens... Qu'essayait-il de lui dire par là ? Lui plaisait-elle plus que ce qu'elle pensait ? Ses sentiments étaient-ils si profonds ? La jeune femme sentit son cœur battre plus fort. A vrai dire, elle ne pouvait nier qu'Armando l'attirait plus qu'aucun homme ne l'avait jamais fait mais comment différencier l'affection réelle d'un engouement passager ?
La jeune femme rougit légèrement en sentant les doigts de l'homme masser ses paumes avec une tendresse infinie. Ses yeux ne quittèrent pas les siens durant son long monologue et elle ne perdit pas une miette de ses paroles.
Dans l'ensemble, elle fut rassurée par ce qu'il lui disait ; ses sentiments étaient en fin de compte très proches des siens. Pourtant, elle ressentit un étrange pincement au cœur quand il lui annonça qu'il ne l'aimait pas malgré tout l'attrait qu'elle avait pour lui. Véronica ne pensait pas ressentir d'amour non plus mais le fait d'être mise devant le fait accompli lui avait fait un drôle d'effet... Aurait-elle voulu qu'Armando l'aimât vraiment ?

Mais comment savoir ? Ils étaient perdus tous les deux depuis trois jours, leurs repères avaient volé en éclats et ils n'étaient ni l'un ni l'autre habitués à la présence aussi intime d'un être du sexe opposé. La jeune femme partageait les inquiétudes d'Armando, la peur de se compromettre et de faire des choses qu'elle regretterait plus tard lui tordait l'estomac. Elle ne disait rien, plongée dans une profonde réflexion par les propos de l'homme.

Lorsqu'il lâcha ses mains, celles-ci retombèrent mollement sur sa jupe et elle le fixa d'un air tendre et affligé en même temps. Elle pencha un peu sa tête en avant et couva l'agent de ses yeux émeraudes.


- Armando... Je n'ai pas peur. Certes, notre situation m'inquiète beaucoup mais je n'ai pas peur et certainement pas de vous ou de vos actions...

Lorsqu'il se rabaissa, la jeune femme fit un petit geste de la main pour l'arrêter.

- Ne dites pas ça, je vous en prie. J'ai connu des personnes autrement plus pitoyables que ce que vous pensez être... Et qu'ai-je à vous pardonner puisque je ne vous ai jamais tenu rigueur de quoi que ce soit ?

En soi, la dernière phrase n'était pas tout à fait vraie. Plusieurs fois, le policier l'avait brusquée, vexée et frustrée aussi. Mais elle avait toujours trouvé des excuses à sa conduite dans son mode de vie, son dur métier et l'incompétence de ses coéquipier. Les excuses poignantes qu'il venait de lui faire achevaient de faire fondre ses dernières petites contrariétés.
La jeune femme se redressa lorsqu'il s'interrogea sur les événements de la journée. Aussi bien dans la chambre que dans le bureau, elle ne l'avait pas repoussé. Doutait-il donc de sa vertu ? En rougissant, l'Alchimiste sut que son tour était venu. Ses yeux ne quittèrent pas ceux de l'agent lorsqu'elle soupira de gêne ; passant machinalement une main dans son chignon, elle répondit d'une voix douce.


- Je... Il est vrai que ce qui s'est passé entre nous a dû vous pousser à vous interroger sur ma personne. Après-tout, nous nous connaissons si peu. Armando, vous... vous ne me m'intimidez en aucune sorte et je ne me suis pas laissée faire par crainte de me faire violenter. Il faut que je vous dise que l'attirance que vous avez pour moi est réciproque. Vous avez raison, les circonstances peu habituelles dans lesquelles nous nous sommes rencontrés nous ont conduit à un rapprochement si rapide que nous n'avons pas eu le temps de faire le point sur nos sentiments... Je me suis laissée guider par mon instinct quand j'étais avec vous mais, dans cette chambre, ce matin, je ne crois pas que je... Enfin... Que j'aurais osé me dévoiler à vous. Malgré les bruits qui peuvent courir sur moi, je... Je peux vous assurer que je n'ai jamais connu d'homme dans ma vie. Jusqu'à présent, j'ai trouvé que les quelques représentants de la gent masculine qui croisaient ma route étaient dépourvus d'empathie, de courage et d'ouverture d'esprit. A vrai dire, je me suis depuis longtemps résignée au célibat de peur d'épouser un homme sans aucun sens moral qui se serait contenté de ronger la fortune de mes parents petit à petit.

Véronica se détourna un peu d'Armando. Contrairement à lui, qui semblait prendre du courage au fur et à mesure qu'il se livrait, elle en perdait à chaque seconde, rattrapée par sa timidité. C'était la première fois qu'elle essayait de confier ses sentiments à un homme et l'inconnu lui ôtait au fur et à mesure le peu de moyens qu'elle avait encore en sa possession.

- Je dois vous dire que... Que je n'avais jamais rencontré d'homme comme vous auparavant. Vous êtes le premier à partager mon point de vue pour la cause des femmes dans notre société, le premier à témoigner autant d'intérêt à une vieille fille aussi insignifiante que moi... Vous êtes courageux et rationnel, vous osez dire ce que vous pensez... Mais j'ai peur que, comme vous, cette attirance ne soit que passagère, que nos sentiments s'étiolent dès la fin de cette affaire, qu'à cause de ce rapprochement si soudain, nous ne puissions pas envisager de nous connaître sur le long terme et je... euh...

Les joues de la jeune femme virèrent soudainement au rouge et elle se tut, détournant la tête. Si sa cheville avait été tout à fait remise, elle se serait enfuie en courant tant elle était morte de honte. Il s'excusa encore pour l'inconvenance de son comportement, de leur comportement. Dans un souffle, Véronica lui confia :

- Je suis tout autant responsable que vous, Armando... Je vous pardonne, ne vous faites aucun souci. Mais êtes-vous capables de vous pardonner à vous-même ?

La jeune femme baissa les yeux sur le tapis, ne sachant plus où se mettre. Que pouvaient-ils faire à présent ? Continuaient-ils l'enquête ensemble sur de nouvelles bases ou bien repartait-elle de son côté ? Les paroles que le bel Italien venait de lui grogner la faisaient réfléchir. Elle pouvait très bien s'enfuir dans son Écosse natale, reconstruire la demeure familiale avec l'accumulation d'années de rente de ses terres qu'elle avait épargné précautionneusement et vivre loin de l'agitation londonienne. Mais, en son for intérieur, la jeune femme savait qu'elle ne pouvait pas faire une chose pareille. Ses mains se serrèrent un instant sur le tissus de sa robe puis, dans un élan de courage, la jeune femme se retourna vers Armando.

- Je pourrais effectivement rejoindre ma terre natale pour mettre fin à toute cette histoire mais j'aurais l'impression d'abandonner le navire... De toute façon, personne ne m'attend là-bas. Il n'y a plus qu'un tas de ruines et environ cinquante hectares de terrains exploités par quelques paysans. Qu'irais-je faire là-bas alors que je vous sais aux prises avec un homme que je pourrais vous aider à arrêter ? Attendons de résoudre cette affaire et voyons ensuite. Je suis d'accord pour passer outre les événements de ce matin. Focalisons-nous sur notre objectif comme si rien ne s'était passé. Nous verrons ensuite...

La jeune femme fixa l'homme et lui adressa un sourire avant de prendre doucement une de ses grandes mains d'homme fort dans les siennes. Maintenant lancée, l'Alchimiste n'avait plus envie de s'arrêter de parler. Depuis longtemps, les discussions avec des êtres familiers lui manquaient. Et elle pensait qu'ils avaient besoin de mieux se connaître pour mener leu enquête à terme sans traverser d'autres situations ambigües.

- Vous savez, peut-être qu'un jour je retournerais m'installer en Ecosse. Je reconstruirai le manoir et je referai un grand jardin, où tout poussera selon les envies de la nature... Il y aurait un petit point d'eau où les oiseaux viendraient se rafraîchir l'été... Avez-vous déjà observé les oiseaux, Armando ? C'est un exercice plus dur qu'il n'y paraît.

La jeune femme prit un air rêveur et continua.

- J'élève quelques rouge-gorges chez moi, et des mésanges aussi. Leur plumage est si beau ! Un jour, j'aimerais bien voyager en Amérique et ramener un de ces perroquets de toutes les couleurs. On dit que s'ils sont bien domestiqués, on peut même leur apprendre quelques phrases ! Aimeriez-vous voyager ? Dites-moi, si l'on vous donnait à parcourir le monde, quels pays aimeriez-vous découvrir ?

La jeune femme se présentait à Armando comme l'être qu'elle était vraiment. Simple, enjouée et curieuse de tout comme un enfant d'une dizaine d'années. Cela lui fit du bien de pouvoir enfin dire ce qui lui plaisait sans crainte d'être ridicule. Pour la première fois depuis des jours entiers, elle respirait. La franchise, l'honnêteté lui faisaient pousser des ailes. Durant un instant, son visage s'éclaira d'un réel sourire avant de redevenir grave.

- Oh... Excusez-moi, je dois vous paraître idiote avec toutes ces sottises.
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Armando della Serata
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MessageSujet: Re: Quand les sentiments prennent le pas sur la raison [Armando, Véronica] [12/03/42] Jeu 4 Juil - 12:27

Son malaise, l'expression de ses sentiments, ses craintes et même son but...jamais encore Armando ne s'était confié avec tant de profondeur à quelqu'un. A part lorsqu'il était avec Annabelle, la gitane qui lui avait ouvert la voie des arcanes et celle de l'amour il y avait de cela des années, jamais il n'avait dévoilé son âme à quiconque. Véronica était encore une inconnue à ses yeux, une femme mystérieuse dont les ambitions n'étaient pas claires et dont il devait se méfier s'il ne voulait pas risquer à la fois son enquête, sa réputation et la pierre philosophale qu'ils avaient récupérée sur l'Homonculus au laboratoire du Yard. Il ne pouvait pas lui faire confiance et encore moins la considérer comme une amie ou une amante, c'était trop tôt, bien trop tôt. Ce type de considérations n'entraient pas dans ses habitudes. Loin d'être naïf et amitieux, c'était un homme solitaire rigide et particulièrement impliqué dans ses enquêtes. Il n'avait pas le temps de se pencher sur ce genre de chose d'apparence futile.
Pourtant, après ces quelques jours passés à enquêter ensemble dans des circonstances particulièrement difficiles, il s'était grandement rapproché de Véronica et son esprit avait décidé qu'il était temps pour lui de s'intéresser enfin à autre chose qu'à sa sœur et à ses affaires professionnelles. Certes il était encore dans un contexte d'enquête et même de meurtre, mais l'Alchimiste lui apportait un nouvel élément qui venait modifier son quotidien et ses méthodes : la présence féminine. Même si cela pouvait paraître ridicule et complètement dérisoire, cela affectait dangereusement l'homme qu'il était. Naturellement, il ne s'était nullement attendu à devoir affronter un jour une pareille situation et la pression que cela générait l'écrasait quelque peu. Depuis ses 14 ans, Armando ne pensait qu'à retrouver sa sœur et il avait mis de côté tout sentiment autre que celui de la justice.
Même Annabelle, qui avait été son amante depuis ses treize ans, avait été mise à contribution avant d'être abandonnée pour la poursuite de sa mission : seule sa magie des arcanes l'avait poussé à rester à ses côtés jusqu'à ses 21 ans, sans cela Armando aurait définitivement quitté la belle du jour au lendemain, sans regret, sans culpabilité, sans honte. Son cœur n'était plus destiné qu'à sa sœur. Cela, la gitane l'avait compris bien vite. Et plutôt que de lui faire obstacle et de lui réclamer attention, tendresse et sentiments, elle l'avait aidé à prendre son courage à deux mains, à refréner sa violence et à se relever pour mieux avancer. Elle lui avait enseigné sa magie pour le préparer à sa vengeance, car finalement c'était bien une vengeance que le jeune italien poursuivait : on lui avait volé son trésor le plus précieux, son âme, son sang. On lui avait arraché des années de sa vie et il souhaitait ardemment les récupérer au péril de cette dernière. Tout, jusqu'à aujourd'hui, n'avait été fait que dans ce but. Armando n'avait plus aucune autre raison de marcher. Sa sœur était tout à ses yeux. Elle valait sa lutte, elle valait ses efforts, ses blessures, sa damnation.
Évidemment son sens aiguë de la justice faisait qu'il n'était pas insensible aux réclamations des autres victimes et qu'il prenait à cœur son métier d'agent, mais s'il continuait dans ce domaine c'était surtout pour pouvoir chercher ça et là des informations sur la disparue.

C'était ainsi devenu un véritable chien de garde, un agent froid et distant, vif et radical, qui conservait sa haine au plus profond de lui-même. C'était une véritable machine. Depuis des années sa réputation n'était plus à faire : Armando était d'une efficacité effrayante et même ses supérieurs l'admiraient pour son travail acharné. C'était ce qui lui donnait habituellement accès aux archives et aux dossiers les plus confidentiels pour enquêter sur son affaire personnelle. Sans cela, nulle doute que ses recherches se seraient heurtées à bien des portes closes. Son amour de la justice et son poste lui avaient ainsi offert des possibilités d'actions qu'il n'aurait pas eues s'il n'avait été qu'un citoyen lambda.

Mais aujourd'hui, comme s'il se réveillait d'un affreux cauchemar pour mieux trébucher dans un autre, Armando ouvrait enfin les yeux sur son comportement. Véronica l'avait bousculé dans ses habitudes et avait soulevé des doutes et des questions qu'il commençait déjà à se poser avant son arrivée. Était-il sur la bonne voie ? Ses méthodes n'étaient-elles pas insuffisantes ou du moins inappropriées pour atteindre son but ? Intégrer le Scotland Yard pour devenir le meilleur agent possible et obtenir les moyens de courir après les ravisseurs de sa sœur ne semblait plus du tout convenir à sa situation. En vérité, cette histoire de meurtre avait révélé qu'il ne pouvait pas faire confiance à ses collègues, qu'il était seul face à une hiérarchie qui se souciait bien plus de son célibat et de dénigrer les femmes que de s'occuper des assassins qui se promenaient dans les rues. Les médecins eux-mêmes étaient défaillant dans leur métier, plus rien ne semblait tenir debout au Scotland Yard et, à son plus grand damne, même les archives lui étaient désormais fermées. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ? Jonathan avait tenté de le tuer à Whitechapel et maintenant on lui fermait le dossier de suspects tels que Felton ? Quelque chose ne tournait pas rond dans cette affaire. Il sentait que le Scotland Yard et l'Achimist Room leur cachaient plus d'une chose. En outre, Véronica avait été blessée à deux reprises et il y avait déjà eu bien trop de victimes...La tension ne faisait qu'augmenter de jour en jour. Il fallait que tout cela s'arrête.

Entre ce genre d'énigme et les problèmes émotionnels qu'il se découvrait depuis peu, l'Agent perdait la tête. Jamais une enquête avait aussi mal démarré. Il se sentait comme un fauve que l'on entraîne dans des galeries de fers pour mieux le mener à sa cage. Lui qui maîtrisait toujours l'ensemble de ses missions, du début à la fin, sans aucune erreur ni de jugement, ni d'action, se sentait en proie à une détresse qu'il n'avait encore jamais ressentie jusqu'alors. Ce sentiment d'abandon ressemblait à celui qu'il avait éprouvé lorsque sa mère était morte par accident et qu'on en avait fait une suicidée. Une injustice poignante lui prenait le cœur. On le manipulait, maintenant il en avait la totale certitude et cela lui donnait froid dans le dos autant que cela le rendait bouillant de rage. Finalement, sortir son couteau pour protéger Véronica avait certainement été la meilleur chose qu'il ai faite au cours de ces trois derniers jours. Oui, il avait trouvé une nouvelle personne à protéger, c'était cela qu'il tentait de cacher...La belle était gênante, non pas pour sa maladresse ou son manque de professionnalisme, mais bien parce qu'il n'avait pas eu le choix de la prendre sous sa protection et qu'il s'en sentait désormais responsable. Avait-il développé de réels sentiments pour elle ? C'était impossible, ils ne se connaissaient pas encore et si son attirance était bien réelle, elle n'était que physique et opportuniste, du moins c'était ce qu'il pensait avec sa logique toute mathématique.

Tout se mêlait dans la tête de l'agent : sa haine, sa volonté de vengeance, son manque d'expérience en terme d'Alchimie, son célibat trop longtemps prolongé, l'urgence de la situation, les grands yeux émeraudes de Véronica, la traîtrise de son collègue, l'humiliation de son directeur, les morts, les doutes, les envies...Armando avait le sentiment de ne pas être à la hauteur et c'était bien la première fois de sa vie. A part la protection de sa sœur, rien ne lui avait jamais échappé.

Maintenant qu'il était là, sur ce canapé, face aux grands yeux de l'Alchimiste qui lui demandait des explications et lui dévoilait elle aussi son avis sur la situation, il perdait pied. Il venait de lui expliquer qu'il recherchait sa sœur et que sa présence dans son enquête actuelle le gênait par rapport aux passions qu'elle déchaînait chez lui. Il lui avoua qu'il n'était pas certain de ses sentiments et que c'était ce qui lui faisait le plus peur. Il ne voulait pas la déshonorer pour quelques pulsions et surtout pas la forcer en jouant avec le contexte malsain dans lequel ils baignaient tous les deux. Armando était un homme de parole, un homme éduqué comme un gentleman, soucieux des autres. Il ne voulait pas déroger à ses principes.
Véronica sembla prendre ses révélations et confidences avec toujours plus de tendresse et de bienveillance. C'était ce qui déstabilisa le plus l'italien : cette gentillesse incarnée qui venait toujours adoucir l'ambiance, ce regard compatissant, ce sourire abandonné...L'Agent avança difficilement ses propos et recueillit ceux de la belle avec malaise. En soit, ils étaient tout à fait semblables et c'était maintenant terriblement poignant : lui avait honte du Scotland Yard, elle avait honte de l'Alchimist Room, il avait peur de l'avoir trop brusquée, elle lui pardonnait ses gestes et s'excusait dans la confusion, l'un se sentait coupable, l'autre s'avançait comme égale en faute, Armando n'avait pas fréquenté les femmes depuis trop longtemps, Véronica, elle, avoua soudainement qu'elle n'avait jamais connu d'homme...

L'italien resta figé face à cette révélation. A la vérité, il ne s'attendait pas à ce que la jeune femme lui confie pareille chose. Il ne savait pas comment réagir. Jusqu'ici, il avait eu bien des doutes concernant la virginité de la jeune femme, surtout depuis la scène de lutte dans l'hôtel miteux de l'East End lorsqu'un malotru avait osé porter les mains sur la jeune femme. La phrase graveleuse qu'avait sorti ce dernier, "toi on voit qu'on ne t'as jamais prise", avait fait plusieurs fois le tour du cerveau de l'agent. Véronica était une énigme pour lui. Entre les regards que lui avaient lancés les femmes au Queen's Head et ses multiples abandons lorsqu'il avait commencé à s'en emparer lui-même, il avait pensé que l'Alchimiste était loin d'être vierge et que c'était une femme d'expérience qui errait dans la société sans qu'il ne détermine encore pourquoi elle le faisait de cette façon. Mais maintenant qu'il était devant la révélation, il était à la fois soulagé et honteux. Soulagé pour elle, car c'était finalement une femme de beaucoup de vertu et les ragots à son sujets n'étaient donc bien que des jalousies déplacées. Honteux, dix fois honteux, car il avait failli la prendre au risque de lui faire perdre bien plus que son honneur : son innocence.
Face à la grande gêne dont faisait preuve la jeune femme Armando se sentit rougir : comment avait-il pu osé la pousser à aller jusque là dans son intimité ? La pauvre Alchimiste ne savait plus où se mettre, son teint était parfaitement rosi et cela lui donnait un air si timide et honteux que l'italien en était complètement retourné.


- Je...vous n'êtes pas obligée de me dire pareille chose...Fit-il en grognant de honte tout en détournant le regard. Je suis navré de vous...de vous avoir poussée à dire cela...Je ne suis...

Armando ne termina pas sa phrase, préférant l'étouffer dans sa main qui venait une fois de plus de passer sur son visage. Il avait chaud. Cette discussion le mettait plus mal-à-l'aise que jamais. Il se sentait coupable, maladroit et même un soupçon goujat. Il était désespérément gêné de ce qu'il venait d'entendre. Cela confirmait d'autant plus sa rage d'avoir pu agir comme il l'avait fait le matin même et dans son bureau au Yard. Il avait profité de la situation puis il était devenu violent, il l'avait brusquée, quoiqu'elle puisse en dire, et il gardait cette idée que si elle s'était laissée en partie faire c'était parce qu'il lui faisait peur. Une jeune femme ainsi plaquée au mur ne pouvait qu'hurler ou se laisser faire par crainte. S'il avait pu, l'Agent se serait lui-même mis une gifle qu'il n'avait malheureusement jamais reçu de la belle. Il desserra encore un peu le nœud de sa cravate.

Quelque peu absent, Armando écouta Véronica continuer sans réaliser qu'il avait maintenant les yeux perdu sur les mains de la belle. Il les observait sans réellement les voir, perturbé par les multiples sentiments contradictoires qui envahissaient encore sa tête. Véronica se traita alors de "vieille fille", ce qui réveilla l'agent qui se redressa comme s'il avait pris un coup en pleine face. Cependant, il resta muet, par respect et patience. L'Alchimiste semblait de plus en plus gênée à mesure qu'elle parlait et l'italien sentit son propre stress augmenter de façon considérable. La jeune femme abordait maintenant la question de leur relation. Armando se trouva envahi d'une horrible impression lorsqu'elle se mit à exprimer ses craintes, les mêmes que lui, celles de passer certains paliers trop rapidement pour finalement se rendre compte que leur attirance n'était que passagère.
L'italien n'y tint, plus : il baissa la tête et grimaça.


- Non...murmura-t-il à sa question donc voix parfaitement rauque. Non...je ne me le pardonnerai pas.

Pourquoi se pardonnerait-il des gestes complètement déplacés ? Il n'avait pas été élevé ainsi. Pourquoi considérerait-il ses violences comme anodines ? Elles ne l'étaient pas. Jamais il n'avait agit de la sorte et quand bien même la jeune femme lui répétait encore qu'elle ne lui en tenait toujours pas rigueur, lui-même ne pouvait pas oublier l'étonnement et la peur qu'il avait lu dans ses yeux...Son tremblement marquait assez rudement cette dernière, c'était flagrant, la jeune femme craignait pour son honneur, elle le lui explicitait maintenant. Armando se retrouvait face à sa faute, il avait peur de l'avoir choquée à jamais. Pouvait-il arranger les choses en lui proposant plus ? Non, il leur fallait encore du temps. En avaient-ils ? Pas vraiment. Voulaient-ils le prendre ensemble ? Armando hésitait.

La belle se tourna alors vivement vers lui et commença à remettre les choses à leur place en reprenant ses derniers propos. Il fallait qu'ils terminent leur enquête, laissant de côté les soucis mineurs et qu'ils se concentrent pour oublier ces derniers au profit d'une nouvelle efficacité. Elle maintint qu'il fallait avancer et qu'il serait toujours temps de gérer ce types de questions après leur enquête. Elle avait raison, mille fois raison. Armando en soupira de gêne tout en se détendant un peu. C'était lui l'agent du Yard, lui qu'on surnommait "l'As", le grand détective, vif et rigoureux, sans peur, sans tâche, sans attache. Pourquoi était-il si déraisonné et futile depuis quelques jours ? L'italien se tenait le regard perdu sur la petite table entre eux. Il serrait les dents en ruminant. La douce voix de Véronica qui lui exposait maintenant son avis sur l’Écosse l'apaisa lentement. Elle lui dévoila quelque peu sa vie privée en expliquant la nature de la propriété qu'elle avait là-bas et en montrant bien qu'elle lui serait plus utile à Londres qu'exilée. Il serait toujours temps d'aviser après l'enquête de la décision à prendre concernant leurs liens.
Armando imagina la belle dans sa grande demeure au milieu des propriétés abandonnées, seule, dans la brume et la lande. Cela lui glaça le cœur. Il préférait l'imaginer dans cette chambre d'ami qu'il avait à l'hôtel Albany, la savoir en sécurité, en sa compagnie...ou celle d'un autre, ici à Londres, non loin de lui...Un autre...Qu'est-ce que cela impliquerait ? Une pointe d'amertume lui saisit la gorge. Peut-être qu'il n'était réellement pas prêt à assumer une relation ? La voix de son directeur vint lui ronger l'esprit. Le pistolet de Jonathan détonna. Les cheveux de sa sœur s'envolèrent. Une goutte de sueur perla sur son front.

Soudain, Véronica lui pris la main. Ce geste le raidit sur place tandis que ses yeux sombres revenaient dans les siens, si verts, si étincelants. Il reçu cette marque de douceur comme une véritable attaque. Mais il sortit bien vite de ses horribles pensées. Faisant l'analogie avec son propre geste, perdu dans son raisonnement mathématique qui tentait-là de lui donner un espoir étrange, il se crispa et manqua d'enlever sa main. Cependant, il réussit à rester maître de lui-même et, bientôt, il se détendit, soupira et la laissa faire. Véronica changeait gentiment de sujet. Elle était mignonne. Son air détaché et sa petite mine attristée lui donnait un soupçon de candeur et de beauté qu'il n'avait encore jamais trouvé chez aucune des femmes de son siècle. Il en avait peu fréquentées et surtout peu remarquées, mais Véronica était l'exception dans sa vie, celle qui lui redonnait aujourd'hui un sens. Peu à peu, sa grimace désespérée laissa place à un sourire tendre. Il l'écouta parler de son manoir, d'un éventuel futur, de ses oiseaux. Elle avait mis de côté les sujets fâcheux pour se rattacher à cette image magnifique, celui d'un perroquet, d'une multitude de couleurs, des îles, de l'Amérique, des voyages...d'un doux rêve.

Lorsqu'elle lui demanda s'il voulait voyager, Armando serra sa main dans la sienne. La belle sembla se raidir à son tour pour redevenir grave, perdant un instant son sourire jovial. L'Agent pris une grande inspiration et se lança, depuis quelques minutes déjà il sentait qu'il était nécessaire qu'il exprime définitivement son opinion :


- Ne vous méprenez pas sur votre compte, Véronica, vous êtes bien loin d'être une simple idiote et de sortir des sottises. Vous n'avez rien de ces cocottes de bal qui ne savent pas garder leur langues dans leurs bouches vernies et qui se pavanent en gloussant leur alphabet comme ultime marque d'éducation.

Ses yeux noirs s’enfoncèrent dans les émeraudes de Véronica. Il serra encore sa main pour l'envelopper totalement dans les siennes. Sa voix, douce et grave, augmenta en intensité à mesure qu'il reprenait chaque terme qu'avait utilisé la belle pour se dé-valoir.

- Vous êtes unique, magnifiquement unique. Vous n'avez ni à rougir de votre apparence, ni de vos goûts. Tous deux sont à louer, rien ne saurait les surpasser. Vous n'avez pas non plus à avoir honte de l'Alchimist Room, ni de votre peur de la mort. Au contraire, vous faites preuve d'humanité, d'empathie et de tendresse tout en obéissant à des règles que l'on vous édicte sous peine de souffrance. Vous êtes victime de votre ordre et vous conservez la joie de vivre que n'ont plus ceux qui ne craignent justement pas la mort. En cela vous êtes forte, plus forte que de nombreux hommes qui se targuent d'être invincibles, comme moi, et qui ne font que cacher une amertume trop grande dans une boite trouée. Non, Véronica, vous n'êtes ni lâche, ni pitoyable, vous êtes attentionnée et douce, parfois fragile, cela peut arriver, mais surtout vous n'êtes pas "une vieille fille insignifiante", certainement pas pour moi...

Armando prit son courage à deux mains et se leva pour venir s'asseoir aux côtés de l'Alchimiste. Il pris garde à sa jambe avant de s'approcher de la jeune femme et de la prendre dans ses bras. Il la serra contre lui, comme un père étreint sa fille, un bras par dessus sa tête, l'autre autour des épaules. Ainsi, il évitait son regard tandis que ses yeux s'humectaient pour la première fois en sa présence. Sa main serrait toujours la sienne.

- Vous êtes une femme douée de nombreux talents auxquels ne peut pas aspirer n'importe qui. Vous êtes courageuse, forte et...belle. Vous me parlez aujourd'hui d'oiseaux comme vous me parliez de ballons dans le ciel avant-hier, vous prenez en main une enquête où meurtres et expériences humaines se mêlent et pourtant vous restez toujours maîtresse de vos émotions. Vous êtes une femme admirable Véronica...

L'italien desserra son étreinte et souleva le visage de la belle pour la regarder enfin dans les yeux. Il était si près d'elle que leurs nez se touchaient presque. Celui d'Armando était encore gonflé de sa lutte avec l'ivrogne de l'East End, cela lui donnait un air plus revêche que d'habitude. Sa voix s'adoucit encore.

- Si j'ai franchi les limites de la bienséance dès le départ et si je n'arrive pas à les éviter de nouveau malgré ma culpabilité, c'est que je n'avais encore jamais rencontré une femme de votre acabit. Vous êtes particulière, c'est ce qui fait votre charme, mais particulière ne veut certainement pas dire idiote. Pensez-vous qu'une telle personne puisse comprendre en si peu de temps que le Colonel Felton, revenu des Indes et assassiné au Queen's Head, était Nikola Filipovitch, un russe changé en Homonculus par expérience alchimique ?

L'italien sourit d'un air plus tranquille, comme s'il était enfin apaisé.

- Ayez davantage confiance en vous, Véronica, vous valez bien plus que ce que vous prétendez...

Armando hésita mais son visage changea soudainement et il s'éloigna enfin de l'Alchimiste. Il la laissa sur le canapé, prenant au passage son verre d'alcool pour le remplir à nouveau avant de se rasseoir d'un air soudainement las. Il bu d'une traite la moitié de son verre, comme un assoiffé, et se mit à observer le fond de ce dernier avec automatisme. Il avait l'air d'un enfant qui va avouer à sa mère qu'il a fait une bêtise. Cela lui donnait le visage étrange d'un adolescent fautif mêlé à celui d'un homme d'expérience.

- J'y reviendrai encore...Dit-il sombrement comme s'il se parlait à lui-même. Soyons francs...Son regard fixa celui de la jeune Alchimiste. Il avait presque l'air souffrant et en même temps une pointe d'exaspération pouvait se lire sur son visage. J'y reviendrai, répéta-t-il à demi-voix, encore et encore, temps que vous ne m'aurez pas dit explicitement que vous ne voulez pas de moi.

Ces mots, prononcés d'un ton neutre, presque glacial, voulais tout dire. Armando était dévoré par les envies que Véronica avait réveillées chez lui. Insister sur le sujet ne faisait que l'y plonger d'avantage, et maintenant qu'il avait décidé d'aller de l'avant et de changer ses méthodes, elle devait connaître ses pensées. Il reprit d'un ton un peu plus tendre :

- Partir en Écosse me ferait vous suivre...J'en ai l'intime conviction...J'aimerai voir un jour ce manoir...Mais...mais nous avons une enquête sur les bras, j'ai une enquête sur les bras...et je ne peux me permettre, ni pour vous, ni pour moi, de dévier de ma mission. Il y a des morts et nous devons retrouver ce psychopathe...Oui...des morts...

Armando soupira et se leva vivement pour abandonner son fauteuil. Il disparu dans son bureau et revint avec leurs documents. Couper court à ses réflexions et à ses épanchements était la seule solution qu'il avait trouvé pour enfin arrêter ce petit manège de sentiments. Rapidement, il étala sur la petite table devant eux tout ce qui pouvait servir leur enquête, sauf bien évidemment la pierre philosophale qu'il gardait précieusement dans le bocal au fin fond de la poche de son manteau.

- Bon, si vous êtes d'accord, nous allons laisser de côté ces...stupidités et nous concentrer. Il nous reste l'après-midi pour réfléchir.

C'était cruellement maladroit mais l'agent n'avait pas trouvé d'autre mot pour qualifier ses propres propos. Soudainement redevenu imperturbable, il farfouilla dans les papiers et récapitula à Véronica la situation:

- Nous avons donc un Homonculus d'origine russe revenu des Indes, Nikola Filipovitch. Et nous avons justement également un indien décédé, Amshul Paniandy, Alchimiste de son état. Un jeune garçon anglais tué en Allemagne aussi...Tous sont liés à l'Alchimie et la guerre en Inde. Il faut que l'on trouve les rapports qu'ils avaient entre-eux. Pour l'heure, il semblerait que seul l'accès aux archives de la famille Felton, ou Filipovitch..., puisse nous éclairer. Ils devient urgent de mettre la main sur ces documents et de vérifier les dates de décès, les arbres généalogiques et les comptes familiaux. Il faut trouver ce que Nikola recevait chez Madame Stenforth...

Le temps passa rapidement et l'après-midi s'éclipsa vite. Après plusieurs hypothèses, quelques débats et la comparaisons des photos avec Véronica, Armando tira une conclusion à leurs problèmes:

- Si l'on veut comprendre quelque chose à tout ce cafouillage, il nous faut pénétrer les archives, nous n'avons pas le choix. Demain, je subtiliserai la clé et le soir-même nous irons nous renseigner. Je ne suis pas pour ce genre de pratique, mais quelque chose ne tourne pas rond dans cette histoire. Même le Scotland Yard n'a pas accès à ce dossier, je veux découvrir pourquoi et tirer au clair cette affaire au plus vite. Autorisations ou pas, nous pourrons voir s'il y a...

Armando se stoppa net en laissant son regard descendre sur la jambe bandée de Véronica. Comment pourrait-elle le suivre dans pareille expédition ? Avec sa cheville c'était tout bonnement impossible ! Il soupira en riant jaune:

- Pfff...haha...quel idiot...comment pourriez-vous venir avec moi ? Je suis stupide...Excusez-moi...

Il soupira encore avant de se lever et de se mettre à marcher dans la pièce d'un pas morne. Il réfléchissait mais rien ne semblait l'éclairer. Il était très fatigué.

- Je vais me coucher, miss, fit-il en revenant vers Véronica l'air plus las que jamais, je pense qu'il est inutile que je lutte plus longtemps : je ne suis plus apte à gérer cette affaire, pas ce soir en tous cas. Je vous conseille de faire de même, nous avons eu une journée éprouvante, demain nous aviserons de la marche à suivre. Bonne nuit.

Il jeta un dernier regard à l'Alchimiste et s'en fut dans sa chambre. Il n'avait pas mangé, cela lui était égal. Rien ne semblait le satisfaire ce soir et c'est avec amertume qu'il se retrouva devant le long miroir de sa chambre. Enlevant enfin sa cravate pour de bon, il la laissa glisser au sol tout en se regardant dans les yeux. Il semblait avoir vieilli de deux ans, si ce n'était plus. La fatigue lui cernait le regard, le rendant encore plus sombre qu'à l’accoutumée. Ses cheveux retombaient le longs de ses tempes de manière désordonnée comme s'il venait de passer dans un buisson épineux. Sa queue de cheval était à moitié défaite, il avait une mine affreuse.
Se rafraîchissant le visage à l'eau clair, il respira fortement la lavande de la serviette qu'il prit pour s'éponger la peau avant de quitter sa chemise trempée. Sa toilette fut rapide, quoique plus lente que d'habitude, et une fois qu'il se sentit un peu plus sain, il se laissa tomber sur la chaise de son bureau seulement vêtu de son pantalon. A la lumière d'une bougie, il se mit alors à tracer à la plume un genre de plan en forme d'arbre. Il organisait toutes les informations qu'ils avaient déjà rassemblées et continuait à imaginer diverses hypothèses. A ses yeux, un tueur en série était bien plus intéressant qu'un banal meurtrier, plus intéressant mais aussi plus insupportable. C'était ceux qui assumaient leur rôle de psychopathes et qui passaient leur temps à jouer pour prouver aux enquêteurs qu'ils étaient les meilleurs. Ils étaient intelligents, machiavéliques et même souvent sadiques. Armando désirait plus que tout arrêter celui qui avait osé le narguer avec des messages et tirer sur Véronica au milieu d'une foule. Pour le coincer, il avait besoin de calme et de cette solitude bénie qu'il appréciait tant. En présence de Véronica, d'autres questions venaient brouiller ses pistes et il avait senti que ce soir il avait besoin de retrouver son bureau dans un de ses fameux tête à tête.

Quelques heures passèrent, la cire molle faisait des cristaux difformes dans la coupelle qui recueillait la bougie. Des ombres dansaient tout autour comme pour organiser une grande sarabande en l'honneur d'un dieu inconnu. Armando piquait du nez. Pendant ses recherches, il avait sorti ses quatre cartes des arcanes et les avait alignées devant lui contre une pile de livres. Il les observait d'un œil hagard, comme s'il leur trouvait quelque énigme irrésolue en lien avec son enquête. Évidemment, cela n'avait aucun sens et seule la fatigue conduisait désormais son regard. Près d'elles traînait son pistolet miniature. Il le saisit pour l'ouvrir et vérifier que l'unique balle qui y logeait était toujours en place. Il utilisait rarement cette arme, préférant de loin la lutte et le couteau, mais c'était aussi une forme de précaution que d'avoir pareille chose sur lui, dans sa manche. Reposant l'objet métallique sur le bureau, il se pencha en arrière sur sa chaise et se frotta les yeux. Il était épuisé.

Soudain, un cri étouffé fut émis depuis le salon. Armando redressa la tête, se demandant s'il avait bien entendu ou s'il commençait à s'endormir vraiment. Il tendit l'oreille, attentif. Peut-être que Véronica pleurait ? Il y eut alors un bruit sourd, certainement une chaise renversée et plusieurs signe de lutte. Écarquillant les yeux, l'italien se leva d'un bond et se précipita dans le salon. Mais à peine eut-il ouvert la porte de sa chambre qu'un coup de feu lui frôla le crâne. Refermant la porte aussi sec tout en se baissant, il poussa une commode devant et se rua sur son bureau pour attraper ses cartes et son pistolet. D'un geste il saisit une veste noire qui était sur une chaise, l'enfila sans la fermer et souffla la bougie. Sans attendre, il écarta ses rideaux et jeta un coup d'oeil dans la rue. Il vit alors un homme massif traîner Véronica en la malmenant dans tous les sens pour la calmer. Cet aperçu fut bref, la jeune femme fut rapidement jetée dans un fiacre qui démarra aussitôt. Il y avait un cocher d'aspect miteux, la brute qui s'était engouffré avec l'Alchimiste dans le véhicule, au moins un homme qui était toujours dans le salon, armé d'un pistolet...Combien étaient-ils en tout ?
Armando se pencha un peu pour voir l'entrée de l'hôtel : un corps gisait-là, certainement le groom.
Un cliquetis fit alors frémir la porte derrière lui : on tentait de tourner la poignée et d'ouvrir. Un coup fut alors donné contre elle, puis un second, ils étaient au moins deux à vouloir forcer la porte. Armando ne s'en soucia pas. Il rassembla les papiers qui étaient sur son bureau pour les fourrer dans une poche et ouvrit la fenêtre. Il vérifia rapidement qu'il n'y avait pas de tireur embusqué dehors et se hissa sur le rebord. Il était au deuxième étage, c'était très haut. Mais "l'As" n'allait pas s'arrêter à cela. D'un bond il passa par-dessus la bordure pour s'y accrocher des deux mains avant de se lâcher pour atteindre la fenêtre du dessous. Il manqua presque le second bord mais s'y raccrocha en grognant avant de se laisser tomber au sol dans une roulade. Il s'était étiré le trapèze de l'épaule gauche mais ce n'était pas grave, il avait vu bien pire.
Sans attendre, il se mit alors à courir comme il n'avait jamais couru. Son objectif : ne pas perdre de vue le fiacre qui emportait avec lui l'Alchimiste, sa coéquipière, peut-être son avenir.


[HRP/Fin du rp à l'Albany, suite au port: "Crime sur les docks"/HRP]
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Veronica Newburry
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MessageSujet: Re: Quand les sentiments prennent le pas sur la raison [Armando, Véronica] [12/03/42] Dim 14 Juil - 17:17

Dieu qu'il paraissait loin le début de cette enquête... Véronica avait l'impression d'avoir passé des semaines entières avec Armando, alors que leur rencontre remontait à quatre ou cinq jours en arrière ; peut-être plus ou moins, il était difficile pour elle de s'en rappeler à présent. Elle étouffait autant que l'agent dans le vaste salon de la suite moins à cause des températures de cette fin de mois de Mars que de la gêne qui les oppressait tous les deux. Le temps était venu pour eux de mettre les choses à plat sous peine de voir leur fragile collaboration se briser et compromettre gravement leur enquête. C'était un dur moment à passer et ni l'un ni l'autre ne pouvait s'y soustraire.

Si les premières confidences avaient été difficiles, le bel italien s'était progressivement enhardi pour faire connaître le fond de sa pensée. La plupart de ses paroles avaient réconforté la jeune écossaise qui réalisa qu'ils partageaient les mêmes craintes. Il était tout autant incertain de ses sentiments qu'elle l'était, ils se préoccupait de son bien être et se morfondais terriblement de ses agissements contraires à la conduite que devait tenir un gentleman digne de ce nom, ce qui ne fit qu'augmenter l'estime que l'Alchimiste avait de l'homme de loi.
Quand ce fut son tour de se confier, elle eut l'impression qu'un gouffre s'était ouvert sous ses pieds. La fatigue additionnée à la gêne, à sa foulure et aux bouleversements des derniers jours avait achevé de vider ses forces ; il lui restait à peine assez de courage pour confier à Armando ce qui la taraudait  mais elle se jeta tout de même à l'eau. Plusieurs fois, elle pensa qu'elle racontait les pires sottises que l'homme avait dû entendre de sa vie mais sa voix était à présent comme le courant d'une petite rivière de montagne : tremblante, incertaine mais impossible à arrêter. Elle déballa donc son ressenti, jusqu'à-ce qu'elle en vienne à annoncer que personne ne l'avait déflorée. Elle tenait à ce détail car les bruits qui couraient sur sa vie étaient nombreux et Armando semblait y accorder un certain crédit. Elle n'aurait pas pu le laisser plus longtemps croire à ces ragots qui faisaient d'elle une aventurière volage qui vivait des dons que lui faisaient ses ''nombreux amants''. Non, elle ne pouvait souffrir que l'agent puisse penser cela d'elle.
Après cette révélation, elle le vit se raidir, visiblement choqué. Avait-il été persuadé à ce point qu'elle était depuis longtemps initiée aux plaisirs de la chair ? La jeune femme, ne pouvant décemment pas être objective par rapport à elle-même, pensait que sa virginité était aussi évidente que deux et deux faisaient quatre.

Armando était embarrassé, elle le voyait. Il grommelait des excuses en fuyant son regard comme il l'avait si souvent fait depuis qu'ils s'étaient embarqués dans cette affaire. A son tour gênée d'avoir dévoilé un fait qui aurait dû rester caché, elle bafouilla :


- Non... C'est moi qui... Enfin, j'avais peur que... Que vous ayez une fausse idée de la personne que je suis.

A son tour elle détourna le regard et relança la conversation. Elle lui parla de sa famille, des ruines de son manoir dans les highlands et de ses projets de reconstruction. Malgré elle, ses propos dérivèrent sur ses passions, ses désirs de partir à l'aventure et d'explorer le monde de fond en comble. Elle se revit âgée de huit ou neufs ans, courant à perdre haleine dans les collines verdoyantes qui jouxtaient la propriété familiale, les jupes relevées et les cheveux en bataille. Armée d'un bâton, elle était prête à conquérir le bosquet qui jouxtait les écuries pendant la décennie que constituait l'après-midi, en évitant les foudres des indigènes en livrée.
Un fin sourire étira ses lèvres. C'étaient d'heureux souvenirs, baignés dans la douce lumière de l'enfance, au parfum de pain d'épice, de lavande et de miel ; bien éloignés de la froideur de Londres et de la puanteur de ses quartiers ouvriers. Elle revint progressivement à la réalité et finit par s'excuser pour ses divagations. Elle se demandait jusqu'à quel point Armando, en bon gentleman, pouvait supporter une jeune femme aussi excentrique qu'elle.

Elle était en train de se demander si elle n'allait pas se lever et prendre congé pour la soirée quand le bel italien reprit la parole. A son grand étonnement, il commença à louer ses manières et son caractère. Il la préférait, ELLE, à toutes les petites demoiselles bien comme il faut qui lui tournaient autour ? L'humour qu'il y avait dans sa caricature des jeunes femmes de la haute société la fit délicatement sourire puis un frémissement parcourut sa colonne vertébrale quand sa main large et rassurante vint englober la sienne. Elle l'écouta sans mot dire, trop choquée par ce qu'il lui confiait. Il l'avait donc en si haute estime ?

Ses yeux semblaient s'être noyés dans l'abîme noire de ceux du bel Italien. L'Alchimiste avait peine à croire à ce qu'elle entendait et pourtant, à chaque seconde qui passait, son cœur se gonflait un peu plus de soulagement et de bonheur pur. Les mots sincères de son coéquipier lui firent reprendre confiance. Au fond, il devait avoir raison, elle était peut-être une empathique là où elle n'avait vu qu'une poltronne, criminelle par son silence. Les angoisses qui l'avaient si souvent rongée, il les dissipait de sa parole, comme un Dieu rédempteur venu accorder sa grâce à une pénitente pleine d'un repentir sincère.
La façon dont l'homme avait insisté sur son implication personnelle dans ce qu'il pensait d'elle lui fit ressentir un singulier frisson dans l'échine ; elle n'eut le temps de rien dire qu'il s'était rapproché d'elle pour l'enlacer dans une étreinte chaste de père, de frère ou d'ami.
Un instant surprise, Véronica s'abandonna vite à cette tendre marque d'affection qui lui rappelait l'époque déjà lointaine où ses parents étaient en vie. Là, dans les bras puissants de cet homme, elle se sentait protégée de tous les dangers, rassurée par ses tendres paroles et par les déclarations qu'il lui faisait.

Son cœur eut un soubresaut particulier lorsqu'il lui annonça qu'il la trouvait belle. Jamais encore un homme ne lui avait fait pareil compliment, ce qui la rendit toute chose ; bien que plus de la moitié des sensations euphoriques qu'elle éprouvait venaient du fait que c'était Armando qui le lui avait fait.
La jeune femme qui avait le rose aux joues, rougit franchement quand l'inspecteur prit sa tête entre ses mains. Elle put admirer à nouveau son charmant visage de gentleman qui avait à présent un côté d'aventurier avec son nez encore boursouflé. Elle l'écouta sans rien dire, convaincue cependant qu'il avait raison. Elle doutait trop de ses capacités, peut-être au point de ne plus être efficace dans l'enquête. Aux questions douces de l'homme, elle répondit par un signe de tête affirmatif, reconnaissant qu'il avait raison. Ses yeux se posèrent avec plus d'intensité dans les siens et elle resta là, sans rien dire de plus. Qu'allait-il se passer ensuite ? Que pouvait-elle lui dire ? Cette avalanche de discours avait avorté dans l'oeuf toutes les réponses qu'elle aurait pu laisser échapper maintenant.

Mais il s'échappa de ses bras et se resservit un verre d'alcool avec la précipitation d'un alcoolique sevré depuis une semaine. L'Alchimiste pensa que l'homme devait avoir un sérieux souci avec l'alcool pour en boire autant à chaque contrariété. Quand son regard se porta sur son visage, cependant, elle vit de la peine, de la gêne aussi, comme s'il avait quelque chose sur la conscience. Elle l'entendit marmonner dans sa barbe, parlant de revenir à quelque chose... Intriguée elle le regarda en fronçant les sourcils.


- Je vous demande pardon ?

Ce qu'il dit ensuite la figea littéralement sur place, le cœur battant la chamade. En une phrase, il venait de lui avouer son attirance. Une attirance assez forte pour le forcer à se déplacer jusqu'en écosse si elle décidait de reprendre possession de ses terres et d'y reconstruire un manoir. La jeune femme était terriblement émue, comme si on venait de lui faire une demande en mariage. Puis elle ressentit une joie dévorante de jeune fille amoureuse. Elle allait lui répondre lorsqu'il se leva pour disparaître dans son bureau, peu désireux de poursuivre la conversation ce en quoi Véronica le comprenait. Cet aveu devait être une source d'embarras considérable pour un homme tel que lui.

Elle le suivit des yeux en souriant tant qu'elle le put puis redevint sérieuses face aux piles de documents qu'il amenait. Discrètement, elle tiqua face à l'usage du mot ''stupidités'' mais n'en tint pas rigueur à l'homme pour autant ; elle devinait combien il avait été dur pour lui de s'épancher et d'oublier une enquête aussi complexe que celle qu'ils avaient sur les bras.
D'un air décidé, la jeune femme replaça ses mèches rebelles derrière ses cheveux, nettoya ses lunettes et se pencha un peu en avant pour consulter les feuilles disposées sur la table. Elle écouta le bref récapitulatif d'Armando et joignit ses mains devant sa bouche, signe qu'elle réfléchissait. Après un long moment de réflexion, ses yeux allant de l'un à l'autre des documents, elle avança :


- Nous savons donc que Mr Paniandy était un Alchimiste en Inde... Il est fort probable qu'il ait travaillé à la conception de nouveaux homonculus pour appuyer la force militaire de notre pays sur son territoire par conséquent, il pouvait passer pour un traitre aux yeux de son peuple. Je ne vois pour l'instant que deux hypothèses : Sa couverture serait tombée et un indien l'aurait suivi en Angleterre puis tué pour assouvir sa soif de vengeance. Mais dans ce cas aurait-il aussi tué les autres ? Ce n'est pas impossible mais j'ai du mal à y croire. Nous en venons donc à la seconde solution, la plus plausible selon moi : sans doute effrayé parce qu'il faisait, il aurait déserté et serait allé se réfugier sur le sol britannique, ne s'accordant malheureusement qu'un sursis... Ce qui voudrait dire que Maxwell pourrait être notre assassin. Vu son âge il a forcément fait partie de ceux qui ont été dépêchés en Inde pendant la colonisation... Mais une fois de plus, nous n'en auront la preuve qu'en consultant les archives.

Pensant avoir fait le tour de la question en ce qui concernait le premier meurtre, son œil vira sur les dossiers de feuilles blanches qui avaient pris une teinte rosée, en écho à la lumière du jour qui déclinait au dehors.

- Vient ensuite notre fameux Nikola... De ce que nous a dit Mrs Stenforth, il recevait une fois par semaine des paquets carrés et fragiles. Peut-être stockait-il des pierres philosophales ? C'est étonnant pourtant, elles auraient été plus en sécurité à L'Alchemist Room... à moins qu'il n'en dérobait pour s'en servir personnellement ? Ou alors en vendait-il sous le manteau à des Alchimistes indépendants, l'Homonculus lui servant d'intermédiaire ? Mais cela n'explique pas l'orchestration de son faux meurtre. Car s'il était encore vivant cette année, c'est bien parce que l'on a simulé sa mort 20 ans plus tôt. Etait-il devenu trop gênant pour Maxwell  auquel cas il aurait fait croire à sa mort ? Mais il connaissait la nature du Russe ; par conséquent il ne se serait pas laissé abuser par une mise en scène à moins qu'il ne l'ait lui même organisée, mais dans quel but ?

Absorbée dans ses réflexions, la jeune femme s'était levée péniblement avec sa béquille pour clopiner jusqu'à la fenêtre. Elle fixa l'extérieur, son regard caressant les toits rougeoyants de la ville en quête d'une réponse.

- Mais cela n'explique pas la mort du petit Danny. S'agirait-il seulement d'un dommage collatéral sans importance ? Ou bien Danny avait-il un rapport avec l'un des protagonistes ? Peut-être faisait-il partie de la famille de l'un d'entre eux et sa mort aurait pu être le déclencheur d'un engrenage à seul but de venger la mort de ce garçon. Si je me souviens bien, ce meurtre a eu lieu 5 ans en arrière or sur les lieux du ''premier meurtre'' de Nikola il y a 20 ans on note le prénom de l'enfant tracé dans la poussière ce qui veut dire qu'il était déjà un Homonculus à l'époque... S'il avait dans les 8-10 ans physiquement parlant au moment de sa mort, il avait au moins entre 30 et 35 ans mentalement...

Véronica parla encore de longues minutes avant de s'asseoir dans un fauteuil, visiblement éreintée. Elle enleva ses lunettes pour passer une main sur son visage et masser le petit bout de front qui se situait entre ses deux sourcils.

- Mais cela n'explique pas pourquoi Nikola était enregistré comme un alchimiste au moment de son décès pour l'Alchemist Room alors que selon les dires de Mrs Stenforth c'était déjà un Homonculus puisqu'il portait le tatouage de l'Ouroboros... Oh Seigneur, quel sac de nœuds cette histoire !

Elle regarda Armando d'un air mi-figue mi-raisin, attendant ses conclusions. Selon lui, le meilleur moyen d'avoir des réponses était d'entrer par effraction dans la salle des Archives pour y chercher les réponses dont ils avaient besoin. Il était en pleine explication lorsqu'il se stoppa en fixant sa cheville bandée. Bien sûr, elle ne pouvait venir avec lui... Les yeux de la jeune femme s'assombrirent mais elle ne dit rien, compréhensive. Il irait tout seul dans ce cas... Elle allait s'excuser lorsqu'il lui annonça qu'il préférait se coucher. Ne pouvant trouver à redire, elle hocha la tête d'un air entendu.

- Très bien, je vous souhaite une bonne nuit.

Alors qu'il allait passer la porte de sa chambre, elle l'arrêta précipitamment de sa voix claire.

- Armando... Merci. Merci pour tout.

Elle lui sourit puis le laissa prendre congé. Une fois seule dans le salon, elle se leva et se dirigea jusqu'à sa chambre pour se changer. Elle en avait assez de ces vêtements qui la serraient et éprouvait l'irrépressible besoin de respirer. L'appartement était trop chauffé pour sa robe en velours qu'elle troqua contre une toilette beige à manches courtes dans le style directoire. Pour ne pas paraître impudique, elle s'enveloppa par dessus dans un châle de laine légère et chamarrée. Elle défit son chignon et en retira toutes les épingles pour ramener ses cheveux en une tresse sur le côté après les avoir  brossés avec un peigne aux dents d'ivoire.

En rangeant ses affaires, elle fouilla une petite boîte qui semblait abriter des gants en peau mais dans le double fond de laquelle elle avait rangé son gant alchimique. Après l'avoir regardé un long moment, elle le glissa dans son corsage, comme si quelqu'un avait pu le lui voler pendant la nuit. Elle se lava rapidement et erra un moment avant de commander un en-cas auprès du service d'étage. La jeune femme n'avait pas très faim mais elle devait manger pour conserver le meilleur de ses facultés mentales.

Un long moment passa, durant lequel elle nota les questions primordiales de l'enquête sur une feuille qui traînait. Enfin, on toqua à la porte. Ce groom avait bien pris son temps ! Armée de sa béquille, elle se redressa et alla ouvrir, tombant à sa grande surprise sur trois hommes sales à la mine patibulaire. Il y avait une grosse brute et deux autres plus petits mais néanmoins muscés à l'air dangereux. Instinctivement elle recula, sourcils froncés.


- Je crois que vous n'avez rien à faire ici messieurs...

Le plus grand sourit et entra d'un pas leste, suivi des deux autres. Il l'attrapa par les poignets et sussura :

- Oh non je vous assure que c'est pour vous qu'on vient... Suivez-nous sans faire d'histoires ou préparez-vous à avoir très mal.

Véronica grimaça et se débattit.

- Plutôt crever que de rester entre vos sales paluches !

L'homme sourit et l'empoigna à toute force pour la faire basculer à terre. Celle-ci prit appui sur ses pieds pour ne pas céder, lâchant un cri étouffé devant sa cheville qui souffrait. Entravée, elle ne pouvait rien faire mis à part gigoter dans tous les sens pour ne pas faciliter la tâche à son agresseur. Elle reculait, avançait, bougeait dans tous les sens et envoyait de violents coups de tête pour dissuader ses agresseurs de trop s'approcher. Ses yeux se rivèrent sur la porte d'Armando. Il ne venait pas l'aider... Ne l'avait-il donc pas entendue ? L'homme essaya de lui tordre le bras, ce qui la fit hurler. Seul un son étouffé parvint à s'échapper de la bouche de l'Alchimiste, obstruée par la main de l'un des agresseurs. La brute dans le dos, Véronica essaya de faire le maximum de bruit possible pour donner l'alerte, butant dans les objets, faisant tomber tout ce qu'elle pouvait.
Mais aidée de ses deux complices, l'armoire à glace finit par lui faire une clé de bras pour la maintenir et l'attrapa fermement au niveau du plexus pour l'empêcher de bouger. Il la traîna dans les escaliers, tandis qu'elle agitait les jambes pour le ralentir. Ses mains essayaient de défaire l'étreinte de la brute qui ne bronchait pas d'un poil. Elle essaya de le griffer, de le mordre mais sa peau rendue calleuse par le travail était trop dure et résistante pour qu'elle puisse lui faire mal. A un moment, un coup de feu lui parvint de la chambre qu'elle avait quitté. Ses yeux s'agrandirent de frayeur. Ils avaient tué Armando ! Désespérée, la jeune femme n'avait pas pensé un seul instant que l'agent avait pu résister aux agresseurs. Ils devaient l'avoir abattu dans son sommeil... Les yeux pleins de larmes de rage, elle se débattit plus furieusement encore, se tournant avec force à droite puis à gauche en criant.


- Non, NON !! Laissez-moi !

Personne ne vint à son secours, le personnel et les autres locataires se terrant dans les coins sombres pour éviter d'avoir à faire avec ces bandits. Véronica leur aurait volontiers craché à la figure pour cette indolence. Elle se faisait enlever sous leurs yeux et pas un ne bronchait !
Elle passa devant le corps du portier qu'elle espéra évanoui et fut traînée dans un fiacre sale. La dernière chose que ses yeux fixèrent furent la fenêtre de la chambre d'Armando, en quête d'une aide qui ne viendrait sans doute pas de sitôt.

Jetée comme un vulgaire sac de pommes de terres sur la banquette, elle failli perdre connaissance sous le choc. Elle sentit que l'homme lui liait les mains avec un cordon de chanvre. Elle avait terriblement froid maintenant. L'air passait dans le cab et son châle était tombé pendant la lutte, de sorte qu'elle était bras nus. Un cahot se fit sentir, puis le battement régulier des sabots des chevaux contre les pavés. Le cab s'élançait pour l'entraîner loin, bien loin de l'hôtel Albany.


[HRP/ Fin du RP, suite au post : ''Crime sur les docks''/HRP][/color]
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Quand les sentiments prennent le pas sur la raison [Armando, Véronica] [12/03/42]

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